L’Œcuménisme n’a peut-être pas pour objet de rebâtir une institution…

Allocution de remise des diplômes Trinity College 9 mai 2006 Alyson Barnett-Cowan
Les réflexions suivantes sur l’Œcuménisme sont extraites d’une allocution de remise de diplômes prononcée par la Rév. chanoine Alyson Barnett-Cowan lors de sa réception d’un doctorat honorifique en Divinité de l’université de Trinity College de Toronto: Honorable chancelier, Madame la vice-rectrice principale, membres du personnel enseignant, hommes et femmes du Collège, visiteurs, amis et parents. Je suis profondément reconnaissante au Collège de me conférer ce grade dont vous honorez ma personne et mon travail. Cet endroit, cette communauté, nous ont nourris, mon mari, ma mère et moi-même, pendant de nombreuses années, et presque tout ce que je suis et que j’ai accompli est directement lié à ses valeurs, de même qu’à tant de personnes que j’ai eu le bonheur de rencontrer ici. Merci à la vice-rectrice principale, au doyen de la faculté de Divinité, à l’archevêque Peers, à tous ceux et celles qui ont convenu de m’accorder ce grade et à chacun et chacune d’entre vous. Jusqu’à ce soir, le moment le plus mémorable que j’aie passé sur cette tribune fut une soirée du début des années 1970. Comme c’était la fête de sainte Hilda, il avait semblé opportun aux têtes dirigeantes de St. Hilda’s College, alors toutes des femmes, naturellement, que soient attablées à Strachan Hall un groupe de Snildiennes, Strachan Hall étant réservé aux hommes, bien entendu (à l’exception de professeures que, pour une raison ou pour une autre, on considérait comme androgynes, ce qui leur valait de siéger à la table d’honneur). J’y suis allée d’un peu de poésie grivoise d’étudiante de premier cycle, puis notre groupe a dansé un cancan sur l’air bien connu de « She’s a Saint Hilda’s Lady » (j’aime à croire que ces paroles traditionnelles ont été fidèlement transmises de génération en génération). C’est pendant cette chanson que j’ai aperçu dans la salle un groupe de messieurs d’un certain âge vêtus de noir et portant le col romain. Avant de quitter la scène, j’ai constaté avec horreur que l’un d’eux était le professeur Fairweather. En fait, cette soirée mal choisie était une de celles où le grand docteur angélique de Trinity avait invité ses collègues des collèges catholiques à dîner dans la grande salle : ce serait l’un des premiers dialogues officiels entre anglicans et catholiques suscités par l’esprit Œcuménique de Vatican II. On m’a rapporté que même si Eugene a pu être un peu décontenancé par notre intrusion, certains de ses invités ont affirmé qu’ils avaient apprécié son hospitalité, laquelle s’était traduite, non seulement par un xérès et un dîner, mais aussi par un spectacle de cabaret. Voilà pour mon introduction à ce qui allait devenir la profession de ma vie. Par l’effet du hasard ou grâce à la Providence, ou encore parce qu’un choix mène inévitablement à un autre, je suis devenue Œcuméniste. Dans mes années d’étudiante du premier cycle, il s’agissait d’un rôle nouveau et passionnant, mais maintenant que me voilà devenue une vieille dame, tout cela semble plutôt avoir été oblitéré par les événements. En ces temps-là, en effet, la possibilité de la réunion de la chrétienté nous rassemblait : des barrières tombaient, des divisions historiques étaient scrutées et comprises, des souvenirs d’exclusion mutuelle étaient guéris. Saisis par l’Esprit Saint, nous étions tous réunis à la même table. Même à cette époque, des signes menaçants annonçaient que l’aggiornamento ferait long feu. En 1975, Paul VI observait en effet qu’il était surgi de nouveaux obstacles à l’initiative Œcuménique – et me voici, nouvel obstacle, comme le disait l’ex-évêque Tottenham. Mon sexe, ma vocation à la prêtrise et ma profession d’Œcuméniste forment un étrange amalgame. Je crois que c’est par un effet de la bonté de Dieu que les femmes ont été appelées à la prêtrise et à l’épiscopat dans la Communion anglicane au point précis d’une période de 400 ans où nous semblions le plus susceptibles de rétablir la communion avec l’Église de Rome. Je pense que le message était : ‘Pas si vite, il reste encore beaucoup à faire.’ Précipiter notre réunion sans être parvenus à une profonde compréhension de nos dons et contributions divers aurait eu pour effet de supprimer le caractère distinct même qui a été conféré aux différents regroupements de chrétiens. Nous aurions risqué, à l’instar de tant de jeunes amants, de tomber amoureux de nos idéaux mutuels. Ces choses mêmes qui rendent l’autre différent de moi constituent pourtant le plus grand apport à une relation d’ouverture et d’appréciation mutuelle. Il nous reste encore beaucoup à explorer dans toutes nos relations Œcuméniques, tout en demeurant attachés à cette vision d’unité qui est le don de Dieu. Le Révérend Fairweather décida que puisque j’avais eu tant de succès auprès de ses collègues Œcuméniques au dîner de la Sainte-Hilda, je devrais devenir membre du Dialogue anglican/catholique; j’en ai fait partie quelques années, jusqu’à notre déménagement plus au nord, où nous avons entrepris d’élever une famille, de sorte qu’il me devint trop coûteux et compliqué de continuer. Mais quand je suis revenue pour assumer mes fonctions actuelles, j’ai vite compris que la nouvelle tâche qui accaparerait mon attention était celle du dialogue avec les luthériens. Les luthériens? J’ai été élevée dans ce grand collège anglo-catholique. Les luthériens, ce sont des protestants! Mais j’ai vite appris qu’en fait, nous avons de merveilleux amis dans cette autre grande communion de la Réforme. Nous sommes à la fois semblables et dissemblables, nous surprenant mutuellement par ce que nous avons en commun, mais aussi par ce que nous faisons différemment. Il s’est établi une amitié solide et durable qui, enchâssée dans un accord de pleine communion, s’est révélée créatrice pour nos deux confessions et leur a insufflé un regain de vie. Ce qui permet à cette alliance d’être efficace, c’est qu’elle n’engage ni l’une ni l’autre des parties à renoncer à ce qu’elle est ni à ce qui lui est cher, tout en permettant de voir ce que nous pouvons accomplir ensemble avec intégrité. Jacques Monet, un illustre Jésuite canadien, observe que le Canada a ceci de particulier qu’il semble toujours sur le point de se désintégrer. On pourrait en dire autant, je crois, de l’Église chrétienne. Nous avons à l’esprit la vision d’un peuple de Dieu unique, rassemblé autour du trône de l’Agneau, de tous les peuples et toutes les nations rassemblés dans le royaume bienfaisant de Dieu. Mais nous avons connu des fragments de peuples vivant dans leur petit secteur bien à eux, accrochés frénétiquement à la façon dont ils ont toujours fait les choses (et je ne parle ici que des paroisses anglicanes d’une seule ville!). Quand nous tentons de bâtir une institution à partir des fragments, nous créons trop souvent un amalgame insipide ou une structure à contrôle centralisateur, tous deux à mille lieues de la vision des âmes réunies au ciel dans la louange et l’adoration. L’Œcuménisme n’a peut-être pas pour objet de rebâtir une institution qui n’a jamais été aussi unie dans la réalité que dans le souvenir que nous en gardons. Peut-être a-t-il précisément pour but de cultiver les différences, d’apprécier l’autre, d’accueillir l’étranger. Vous être ma compagne ou mon compagnon sur le chemin de la foi, non pas parce que vous pensez comme moi, que vous avez lu les mêmes livres et participé aux mêmes liturgies, mais parce que vous avez trouvé Dieu quelque part ailleurs, en passant par quelque autre route, et j’ai besoin de voir le divin à travers votre regard qui diffère du mien. Il est étrange que dans un monde postmoderne – je devrais peut-être dire « transmoderne » : pas facile de rester dans le coup! – nous craignons plus que jamais la diversité. Tant de voix essaient d’imposer des définitions, de restreindre la pensée, de clamer leur certitude, de porter des jugements. Mais c’est la création de Dieu, spectaculaire dans son effervescence et si complexe, que l’ensemble de l’université n’est pas assez futé pour tout déballer pour en arriver à une théorie de tout. C’est la merveilleuse expérience de Dieu avec les humains – des gens que Dieu sait être grincheux, violents, profondément troublés, désillusionnés et destructeurs de tout ce qu’Il aime – et pourtant acceptés, rachetés, renouvelés, adoptés comme enfants adultes. Il se joue dans chaque être le drame de la rédemption, un profond échange de grâce, une rencontre entre le sacré et l’étoffe dont est fait le monde, une transformation dans l’amour. Nous pourrions apprendre à marcher d’un pas un plus léger en la présence de tant de gloire, au lieu de nous confiner, de nous définir et de nous exclure mutuellement. Il m’est difficile d’évaluer ce qui m’est arrivé de plus pénible ces deux dernières années : recevoir le diagnostic et subir le traitement d’un cancer du sein, ou siéger à la Commission Lambeth sur la Communion qui a produit le Rapport Windsor. Ces deux événements sont certainement liés psychiquement de façons différentes. Tous deux ont été profondément angoissants – mais qu’est-ce que je fais ici avec ces gens? – ; ils m’ont aussi donné des leçons d’humilité et se sont révélés précaires, car c’était frôler de grands dangers; enfin, ils furent de surprenantes sources de grâce et d’émerveillement. La Commission Lambeth m’a fourni l’occasion d’être une Œcuméniste au sein de ma propre famille. Jamais n’avons-nous eu tant besoin d’apprendre à nous écouter mutuellement – les présuppositions, les langues, le spirituel, le moral, les expériences culturelles de nos compagnes et compagnons de l’anglicanisme. Et pourtant, nous nous sommes réunis à un moment où la suspicion mutuelle, la colère, l’indignation, l’étonnement, la perplexité, la crainte et l’incompréhension allaient s’accentuant. Quelle que soit votre interprétation du Rapport Windsor, et je doute fort que notre salle soit remplie de ses partisans inconditionnels, il s’agit d’un produit remarquable de gens qui, d’abord profondément détachés, n’en sont pas moins devenus des amis. La capacité de bâtir une communauté alors que tous appellent à l’intolérance mutuelle n’est autre chose que le don de Celui qui est au-delà de nous. Avant que vous insistiez pour que je sorte d’ici, j’aimerais bien savoir qui vous êtes et pourquoi vous croyez que nous ne pouvons plus partager un même espace. Et avant que le dégoût ne me fasse plier bagages, il faut que je vous regarde, les yeux dans les yeux, et que je sache que je quitte une personne crée à l’image et à la ressemblance du Dieu qu’un jour je verrai face à face, sachant que je suis connue. Il se pourrait que cette rencontre me permette de découvrir une âme sŒur et que nous devions mettre de côté nos présuppositions, pour nous efforcer de vivre ensemble différemment, toujours avec intégrité, mais avec regard des yeux neufs. Nous avons pu nous découvrir une parenté chrétienne grâce à un travail acharné, mais, chose encore plus importante, en nous rassemblant autour du Verbe et de la Table. Parce qu’il était important d’être ensemble à cette Table, nous savions qu’il fallait trouver un moyen de pouvoir continuer de nous y rassembler. Je suis profondément en désaccord avec un bon nombre des personnes assises à la Table, mais je sais que nous devons y être. Nous n’avons pas le choix, après tout : chacun et chacune de nous y est invité. Nous avons tous peur de l’autre et, dans un monde si rempli d’autres et qui se fait de plus en plus complexe, il est beaucoup plus sûr de passer du temps avec des gens comme moi. L’université est un témoignage à l’idéal selon lequel toute connaissance est précieuse, que les gens de disciplines différentes se grandissent et se valorisent mutuellement lorsqu’ils vivent en communauté, comme l’écrivait l’ex-anglican John Henry Newman. Il est aussi vrai que la plupart du temps, les personnes de disciplines différentes préfèrent se tenir avec les leurs. De mon temps, les étudiants en théologie avaient tendance à se regrouper en groupuscules tout de noir entogés, pour s’échanger des plaisanteries d’initiés. Mais quelle occasion vous est offerte ici de trouver la sagesse de façons inattendues, de dialoguer entre traditions et croyances différentes, d’être un microcosme de la maison de tous les hommes et femmes de Dieu! J’espère que ceux et celles d’entre vous qui sortiront d’ici en emportant sous le bras un diplôme bien mérité pour assumer divers ministères dans l’Église et la société sauront relever le défi d’aller au-delà de leurs confortables communautés, de découvrir ce que Dieu fait dans la vie de ceux et celles qui ne leur ressemblent pas ou qui pensent autrement qu’eux, d’interpeller leur paroisse (si c’est là que vous serez), de devenir bien plus qu’une collection de fragments, d’aller à la rencontre de leurs voisins pour vraiment faire leur connaissance, qu’ils soient ou non d’obédience anglicane (ils ne le seront très probablement pas).. Peu importe ce que vous songez à faire, ou encore ce que vous vous attendez à ce qu’on vous dise de faire, une chose est certaine : il se concocte à votre intention des choses inattendues à faire avec les personnes les plus improbables. La révérende chanoine Alyson Barnett-Cowan est directrice de Foi, Culte et Ministère au sein de l’Église anglicane du Canada.

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